Champigny-haut: quel nom donner à la future bibliothèque ?

par Jean Louis BESNARD

Dénomination de la future bibliothèque du haut de Champigny : pour un choix empreint d’humanisme et porteur d’espérance.

La localisation de la future bibliothèque municipale, au croisement des quartiers du Bois L’abbé et de Coeuilly et à proximité du quartier des Mordacs ne doit rien au hasard.

Avec ce choix, les concepteurs de ce projet ont explicitement manifesté leur intention de développer l’accès à la lecture de personnes d’origines sociales et culturelles variées.

Cette volonté de mixité sociale est à l’évidence un pari risqué et, nombreux, de bonne foi, sont celles et ceux qui estiment que celui-ci est loin d’être gagné tant les préjugés, stéréotypes et autres réflexes identitaires en tous genres peuvent constituer des freins à la fréquentation par toutes et tous de ce nouvel outil culturel.

Mais, là n’est pas la seule question qui se pose quant à son rayonnement futur. Le livre, dans la variété de ses genres, entre fictions, récits, documents ou essais, illustre les humeurs du temps, elles-mêmes reflets de la vie de notre société, des conflits et tensions qui la traversent, mais aussi, des aspirations qui l’animent.

En toute logique, le choix de la dénomination de ce futur lieu de rencontres doit être cohérent avec les objectifs de ses commanditaires et illustratif de la diversité des lecteurs, mais aussi des thématiques et des auteures et auteurs des ouvrages mis à leur disposition.

Dans cette perspective, serait appropriée la recherche d’une référence littéraire commune qui fasse de ce nouvel équipement culturel un symbole de la démarche humaniste qui en a guidé la conception. Cette référence fédératrice devrait ainsi suggérer un écho, porteur d’un message fort auprès de celles et ceux appelés à le fréquenter suscitant en retour un appétit nouveau pour cette nourriture de l’esprit.

C’est pourquoi il serait judicieux de sélectionner parmi les candidats possibles à cette dénomination, des femmes ou des hommes de lettre, dont les œuvres, outre leur qualité littéraire propre, ont été ou sont traversés par une volonté commune de tolérance, d’ouverture, mais aussi de rigueur éthique au regard de la quête de la vérité et du respect de la personne humaine.

En ce sens, dans le contexte historique, qui est le nôtre, à bien des égards, tragique, donner le nom d’Albert Camus à cette nouvelle bibliothèque serait à même de satisfaire à ces critères.

Pour s’en convaincre, relisons en effet, un extrait (cité dans le journal Le Monde du 25 août[1]) d’un discours qu’il prononça le 26 avril 1955 à Athènes lors d’une conférence organisée par l’union gréco-française consacrée à l’avenir de la civilisation européenne :« La civilisation européenne est d’abord une civilisation pluraliste » affirma-t-il et de faire l’apologie de l’équilibre en indiquant : « Aujourd’hui, on dit d’un homme : C’est un homme équilibré, avec une nuance de dédain. En fait, l’équilibre est un effort et un courage de tous les instants. La société qui aura ce courage est la vraie société de l’avenir. »

Affirmation, qui conduit Jean Birnbaum, auteur de l’article cité du journal « Le Monde » à ajouter : société « où la multiplicité vivante des opinions doit rendre impossible la domination d’une vérité unique. Ce qui fait tenir l’Europe debout, ce qui lui confère sa force fragile, ce serait un certain sens de l’équilibre. »

Ce culte de la modération, de l’acceptation du pluralisme et du refus des polémiques stériles résonne singulièrement aujourd’hui où nombre de discours ne visent qu’à disqualifier l’interlocuteur en niant la part de vérité que véhicule ses propos.

Que l’on songe par exemple aux réseaux sociaux, qui substituant l’émotion à l’argumentation, fonctionnent comme un « théâtre d’ombres » où, selon Camus, « nous étouffons parmi les gens qui pensent avoir absolument raison ».

« Cette éthique intransigeante de la mesure » s’impose « à la fatuité des esprits qui croient tout savoir, comme à la violence des militants qui se croient tout permis », ce qui renvoie là encore à notre quotidien.

L’expérience individuelle, toujours subie et non voulu, au contraire de l’expérimentation permet de s’affranchir du carcan théorique dans lequel les intellectuels progressistes entendent enfermer les représentations des individus, qui doivent s’y soumettre, même si la réalité n’y correspond pas.

Tout y est donc. Tolérance à l’autre, culte de la nuance et radicalité émancipatrice de la mesure, qui sont au cœur du discours de Camus se présentent de fait comme des éléments d’une culture réellement progressiste cohérente avec le projet urbain sous-jacent à la réalisation de cet équipement ouvert à toutes et tous.

Oui, une bibliothèque Albert Camus à Champigny, ville de contrastes, ville populaire, mais aussi, ville en quête de liens et de progrès, cela aurait du sens !

Jean Louis BESNARD


[1] Cf. Jean Birnbaum ; l’été des séries : « Albert Camus tout en équilibre : le courage de la nuance »,