Elucubrations métaphoriques sur le bon usage de l’après confinement

Elucubrations métaphoriques sur le bon usage de l’après confinement. une réflexion de Jean Louis Besnard

Puisque la fréquentation des bords de mer, en particulier ceux de l’Atlantique, nous est, pour l’instant, interdite, faut-il pour autant en avoir la nostalgie ? c’est là que le détour par la métaphore peut nous emmener plus loin et être utile pour éclairer nos faibles lanternes sur l’après du confinement.

La plage est souvent belle quand la mer est pleine. Mais quand elle se retire, réapparaissent, le sable, mais aussi, les algues mortes, la vase et ses odeurs fétides, les cailloux, les crabes et autres petits prédateurs, au point que, impatience aidant, nous ayons hâte que le flux ne s’inverse et puisse, en un mouvement salvateur, recouvrir jusqu’à la laisse, ce monde peu ragoûtant qui s’impose à nos yeux.

Mais, la perspective de ce recouvrement de nos plages ne doit pas pour autant nous rassurer dès lors qu’il nous prendrait l’envie de fouler cette aire, qui pour s’être dérobée à nos regards n’en a pas pour autant perdu ses vices, à nouveau cachés… Tout ceux qui, entrant dans l’eau, se sont fait pincer les pieds par un crabe le savent bien !

Ainsi, quand viendra le temps du reflux de cette pandémie, il ne faudra pas oublier l’énorme investissement humain des soignants, mais aussi le sort inégal et dans certains cas, malheureusement fatal, qu’aura fait cette crise aux uns et aux autres, selon qu’ils purent pratiquer le télétravail, qu’ils subirent les effets du chômage partiel sur leur revenus ou encore et sans doute davantage, qu’ils furent obligés de travailler, dans des conditions souvent anxiogènes pour que nous puissions tous vivre et ce, sans omettre tous les autres, que les mailles du filet de notre protection sociale ne seront pas parvenues à identifier et à protéger faute d’avoir pu les y maintenir…

Le genre humain étant ce qu’il est, on peut craindre, en cet instant, les effets anesthésiants de l’amnésie. Mais a contrario, optimisme aidant, on peut aussi parier sur les effets vivifiants de l’instinct de survie pour imaginer, non pas le monde de demain, mais ses principes nouveaux, qui sous l’empire de la nécessité, devraient l’animer.

D’un mal, ou plutôt, de maux, faire un bien, tel est bien l’enjeu des temps qui viennent. De la course effrénée à l’accumulation de biens matériels, de l’épuisement des ressources produites par la nature, de la destruction de la diversité du vivant, du réchauffement climatique et de son impact sur les variables démographiques, dont les migrations, il est en effet possible d’imaginer des remises en cause qui concernent chacune et chacun et non les seuls gagnants de la mondialisation, boucs émissaires trop commodes d’un système global dont la dynamique échappe à tout contrôle.

Tel est l’objectif au service duquel il faudrait que se mobilise prioritairement la réflexion collective. Mais pour être féconde, celle-ci devra transcender les systèmes d’interprétations, qui structurent aujourd’hui nos confrontations politiques et organisent les interactions entre la nature et les humains, afin de les maîtriser, non pour sauver la nature, qui n’a nul besoin de ces derniers, mais pour leur permettre d’y vivre de façon décente.

Ce faisant, il faudra aussi veiller absolument à ne pas retomber dans les affres auxquels, les bâtisseurs d’empires du 20ème siècle avaient conduit l’humanité pour son plus grand malheur, l’orgueil prométhéen aidant.

Aujourd’hui, le libéralisme économique est mis au pilori de l’histoire et les dirigeants politiques nationaux, qui en acceptent peu ou prou les règles, par conviction ou pragmatisme, sont sommés d’y renoncer.

Mais cette remise en cause, pour justifiable qu’elle puisse être, n’a aucun sens opérationnel à l’échelle d’un seul pays fusse-t-il, comme la France, la sixième puissance économique du monde. Tel fut, récemment, la réponse parfaitement justifiée de Martin Hirsch à une injonction d’une auditrice vindicative sur une radio nationale (interview à France inter, du 3 avril).

Mais, cette doctrine libérale qui règle aujourd’hui le fonctionnement de l’économie de marché a bien des ressources pour dépasser ses contradictions internes, ainsi que sa déjà longue histoire l’a amplement démontré.

Parmi ces voix de sortie, l’on voit déjà poindre la capacité transformatrice de la révolution numérique dans laquelle, Daniel Cohen voit le signe d’une « accélération d’un nouveau capitalisme, le capitalisme numérique » adapté à une société de services, qui puisse répondre aux exigences de profitabilité, au même titre que le Fordisme l’avait fait au siècle passé dans le domaine industriel.

Ainsi, selon cet auteur (Cf. Le Monde du 4 avril 2020), « si l’être, que je suis, peut être transformé en un ensemble d’informations, de données qui peuvent être gérées à distance plutôt qu’en face-à-face, alors je peux être soigné, éduqué, diverti sans avoir besoin de sortir de chez moi… Je vois des films sur Netflix plutôt que d’aller en salle, je suis soigné sans aller à l’hôpital… La numérisation de tout ce qui peut l’être est le moyen pour le capitalisme du XXIe siècle d’obtenir de nouvelles baisses de coût… »

Dès lors, l’une des questions que posera la sortie de cette crise sanitaire serait de savoir dans quelle mesure, comme l’indique notre auteur, le confinement actuel dont nous sommes l’objet pourrait être un « moment d’accélération de cette virtualisation du monde ». C’est-à-dire, « le point d’inflexion du passage du capitalisme industriel au capitalisme numérique, et de son corollaire, l’effondrement des promesses humanistes de la société postindustrielle ».

Bien sûr et fort heureusement, cette perspective potentiellement inquiétante, n’épuise pas le champ des possibles à moins de croire en l’existence d’un déterminisme technologique. Mais il importe d’en saisir la puissance pour être capable de lui opposer des choix réellement émancipateurs, conformes au respect de l’éthique humaniste.

Tâche immense, certes. Mais en guise de viatique, terminons par une paraphrase célèbre selon laquelle, le pessimisme de l’analyse ne saurait l’emporter sur l’optimisme de la volonté (d’après Gramsci).

Le 8 avril 2020