Européennes 2009 (suite et fin)

QUI A VOTE EUROPE ECOLOGIE ? ET POUR QUELLES RAISONS ?

 

Après le succès électoral des listes Europe Ecologie aux élections européennes, les commentateurs politiques de tout crin ont fourni leurs explications et ceci dès les premiers résultats.

Tout le monde a reconnu que les « têtes d’affiche » des listes Europe Ecologie (D. Cohn Bendit, Eva Joly, José Bové) avaient une forte personnalité et que leurs propos « passaient » bien en télévision puisque, aujourd’hui, l’image donnée à la télévision est un aspect essentiel d’une campagne politique nationale.

C’est exact mais on est en droit aussi se demander si au-delà de l’image les gens n’attendent pas,  voire espèrent, un discours autre que le ronron politicien habituel et des propositions nouvelles. On y reviendra.

Sur les plateaux de télévision dès le 7 au soir, dès le lendemain et les jours suivants dans la presse la cause était entendue : le succès d’Europe Ecologie s’expliquait par un transfert de voix d’électeurs socialistes ayant déserté leur vote habituel. Le Figaro estimait que cela traduisait un désarroi de ces électeurs devant le manque de perspectives d’une opposition systématique et stérile pratiquée par la direction du PS tandis que l’Humanité y voyait une réaction d’électeurs socialistes contre le manque de clarté d’une ligne trop floue et pas suffisamment à gauche. Cette analyse est clairement explicitée dans un article de l’Humanité du 17 juin que vous trouverez en annexe pour information et qui parle d’un « vote sanction » à l’égard du Parti Socialiste.

C’était aussi l’analyse de Dominique Adenot, maire de Champigny qui, le 7 juin vers 22H30, lors de la promulgation des résultats en mairie de Champigny déclarait que le parti socialiste payait son manque de fermeté devant les tenants des politiques libérales et que ce désarroi avait profité à Europe Ecologie.

Nous avons pris un peu plus de temps pour examiner les résultats à Champigny et répondre aux deux questions exprimées dans le titre :

1/d’où viennent les voix qui ont fait le succès d’Europe Ecologie

2/ quelles sont les raisons de ce choix

Nous nous sommes occupés uniquement du vote à Champigny. Il est donc possible que dans d’autres communes les résultats puissent être différents mais Champigny c’est quand même déjà un bel échantillon.

D’où viennent les voix qui ont fait le succès d’Europe Ecologie ?

 

Le 7 juin 2009 la liste Europe Ecologie obtient  à Champigny sur Marne 2691 voix  sur 15117 suffrages exprimés soit 17,80% c’est pratiquement 4 fois le score des Verts en voix (707 voix) et 6 fois en pourcentage (3,15%) aux législatives de 2007. Dans notre première note quelques jours après les élections nous avons toutefois souligné que c’est dans les bureaux où lors des législatives de 2007 les candidats des Verts avaient réalisés leurs meilleurs scores que Europe Ecologie obtient ses meilleurs résultats ce qui, malgré la disproportion des chiffres entre 2007 et 2009, indique qu’il existe un certain « héritage », un certain socle, de vote Vert qui contribue au résultat de la liste Europe Ecologie. Il parait aussi intéressant de rapprocher le résultat de Europe Ecologie de celui de la liste Entente Citoyenne présente aux municipales de 2008 (1228 voix et 5,45%). Certes l’élection en 2008 et les thèmes politiques mis en avant par la liste Entente Citoyenne sur le plan municipal ne sont pas du même type que ceux défendus par Europe Ecologie au plan européen mais en fait l’esprit est le même : la liste Europe Citoyenne regroupe des militants associatifs, des membres ou sympathisants du groupe des Verts de Champigny, premier point de comparaison mais surtout comme Europe Ecologie elle propose une participation citoyenne plus importante à l’élaboration des programmes, une autre façon de s’impliquer en politique et cherche à dégager pour l’urbanisme, les transports, le logement etc. d’autres façons d’aborder les problèmes de la ville.

Lorsqu’on examine bureau de vote par bureau de vote les pourcentages obtenus par Entente Citoyenne en 2008 et Europe Ecologie en 2009 on constate une excellente corrélation des pourcentages. Les deux votes procèdent du même type de démarche.

Toutefois une interrogation demeure : Entente Citoyenne avait obtenu 1228 voix en 2008, Europe Ecologie en recueille 2691 soit 1463 de plus en 2009 alors que le nombre des suffrages exprimés baisse de 22526 (53,70% des inscrits) à 15117 (35,90% des inscrits). D’où viennent ces voix supplémentaires alors que le nombre des votants a chuté ?

Une des pistes consiste à explorer l’idée répandue par la télévision et la presse écrite selon lesquelles ces voix proviennent d’électeurs ayant abandonné le PS. Sur Champigny le Parti Socialiste entre 2007 (législatives) et 2009 (européennes) perd 1908 voix (de 3651  à 1743voix) et passe de 16,25%  à 10,59% des suffrages exprimés.

Pour tenter de voir si les voix perdues par le PS ont pu se reporter sur Europe Ecologie on a procédé de la façon suivante : pour chaque bureau de vote on a additionné les voix obtenues par Entente Citoyenne en 2008 (considérées comme un socle dont une très large majorité avait du trouver des affinités avec Europe Ecologie) et on y a ajouté le nombre de voix perdues par le PS. On a comparé ce chiffre au nombre de voix obtenues réellement par Europe Ecologie. Nous reconnaissons que la démarche n’a pas toutes les garanties de la rigueur (elle ne tient pas compte de chassés-croisés possibles avec l’abstention) mais la cohérence des résultats obtenus est intéressante.

Il existe une bonne corrélation à quelques unités prés pour la grande majorité des bureaux de vote. Les écarts observés sont faibles et peuvent être liés à des choix vers l’abstention d’une petite partie des anciens électeurs socialistes. La ligne verte sur le schéma représente le résultat théorique d’un vote où le résultat d’Europe Ecologie résulterait de l’addition parfaite des voix d’Entente Citoyenne et des pertes du PS.

Pour quelques bureaux de vote (6 sur 38) les pertes du PS ne profitent pas à Europe Ecologie

(Bois l’Abbé, Boullereaux, Ping Pong, Marcel Cachin maternelle). Il s’agit de bureaux, pour la plupart dans des zones d’habitat collectif, où le Front de Gauche obtient un meilleur pourcentage que le PCF en 2007. Il est probable que la progression en pourcentage du Front de gauche dans ces quartiers puisse s’interpréter comme un report vers celui-ci d’anciens électeurs du PS, plus proches des choix de Mélanchon. Dans ces bureaux le parti La Gauche aurait alors trouvé une expression électorale réelle.

A l’inverse dans d’autres bureaux (Jeanne Vacher, Jean Jaurès primaire, Romain Rolland maternelle, Politzer maternelle, Gymnase Tabanelli) le nombre de voix obtenues par Europe Ecologie dépasse nettement le potentiel représenté par les électeurs d’Entente Citoyenne et les pertes du PS. Comme il s’agit de bureaux dans des zones pavillonnaires caractérisés par des pertes importantes du Front de Gauche par rapport aux électeurs PCF de 2007 (entre 1/3 et la moitié des électeurs perdus)  il est raisonnable de penser que ce gain très fort réalisé dans ces bureaux de vote par Europe Ecologie provient pour partie d’électeurs ayant déserté le PCF.

 

 

Quelles sont les raisons de ce choix ?

 

Beaucoup de commentateurs de l’Humanité au Figaro voient dans le succès des listes Europe Ecologie un vote sanction contre le Parti Socialiste : explication très simple et qui finalement ne gêne en rien la quiétude politique de ceux qui la mettent en avant. Seule la raison invoquée pour expliquer cette volonté de « punir » le PS varie selon le bord politique, chacun cherchant à tirer la couverture à lui.

Cette explication est trop courte. Oui il existe un certain rejet des langages et des méthodes politiciennes. Les gens n’y croient plus. Ils ne supportent plus non plus l’ego des professionnels de la politique.  Mais en même temps, contrairement à ce qui a été souvent dit ou écrit, beaucoup s’intéressent à la politique et veulent avoir leur mot à dire. Europe Ecologie leur a parlé un langage simple direct très éloigné de la « langue de bois » habituelle, en leur proposant de participer à l’élaboration des orientations d’une politique européenne. Les mots ont sonné juste; cette façon d’aborder les choses de façon participative a éveillé l’intérêt des gens.

De plus les orientations proposées ont évoqué les problèmes d’une politique européenne de relance, avec une vision différente des problèmes de l’énergie, et une conception non consumériste de l’économie.

Aujourd’hui dans notre pays et dans beaucoup de pays de l’espace européen des gens en nombre grandissant s’intéressent à une vision différente de la production, du développement des forces de travail.

C’est la combinaison de ces éléments qui a produit le beau succès des listes Europe Ecologie. Qu’en sera-t-il demain ? Bien sur le soufflé peut retomber et aux prochaines élections on peut retrouver ce ouvement réduit à quelques pour cent. C’est possible. Pour que cela ne se produise pas il faut éviter certaines erreurs. Daniel Cohn Bendit a souligné dès après le scrutin qu’il n’était pas question de transformer Europe Ecologie en un grand parti social démocrate classique. C’est en effet une erreur à éviter. Les gens n’ont pas besoin d’un parti politique classique de plus avec ses structures, ses pontes et ses caciques. Ils ont besoin de structures proches d’eux, locales et en même temps confédérées pour échanger et agir ensemble. Trouver et faire vivre de telles structures citoyennes c’est le défi posé par le remarquable résultat d’Europe Ecologie.

 

Annexe : l’analyse du succès d’Europe Ecologie faite par l’Humanité du 17/6  

Les électeurs écolos cherchent leur gauche

Les citoyens qui se sont portés sur les listes Europe Écologie continuent de se dire orphelins d’une gauche unie capable d’incarner une alternative à la droite sarkozyenne.

« Notre succès n’est pas le fruit d’un vote d’humeur », se réjouit Daniel Cohn-Bendit, après le score de 16,28 % recueillis par les listes Europe Écologie aux élections européennes. Avec 2 803 759 voix, les écologistes talonnent, sur fond d’abstention massive, les listes du Parti socialiste, qu’ils devancent en Ile-de-France (20,86 %) et dans de nombreux centres urbains.

Un vote de sanction vis-à-vis du PS

Pas un vote d’humeur ? La plupart des électeurs qui se sont portés sur les listes vertes le 7 juin dernier affichent pourtant ouvertement leur amertume, voire leur colère à l’endroit d’un PS « replié sur lui-même », miné par les divisions, incapable de porter un projet mobilisateur. « J’espère que cette élection provoquera un électrochoc au PS. C’est leur dernière chance de se réformer, s’ils ne veulent pas finir marginalisés », résume Jérôme. Ce webdesigner de quarante-sept ans vit dans le 20e arrondissement de Paris, où les listes écologistes ont recueilli 32 % des voix. C’est la première fois que cet électeur socialiste, partisan du non en 2005, vote pour les écologistes. Première fois aussi pour Olivia, trentenaire, rédactrice dans la presse spécialisée, pour laquelle le score du PS est « un choc ». « Leur résultat reflète leur absence sur la scène politique. C’est dommage, mais cette grosse claque est presque méritée », tranche cette électrice socialiste.

Même sévérité du côté des électeurs du PCF qui ont opté, cette fois, pour les écologistes. « Avec cette insupportable façon de faire de la politique autocentrée sur l’appareil, le PS est fermé aux évolutions de la société. Jusqu’ici, ce parti a traité ses alliés communistes et Verts comme des vassaux. Sa chute est positive, elle le contraint à être moins hégémonique », se réjouit Cécilia, vingt-neuf ans, doctorante en sciences politiques, enseignante.

Un fort attachement à l’idée européenne

Tous insistent aussi sur l’hiatus entre leur sentiment d’être des « citoyens européens » et les campagnes jugées trop « franco-françaises » des autres formations de gauche. « Le Front de gauche m’a paru trop antieuropéen. Je suis hostile à l’Europe libérale telle qu’on nous l’offre en ce moment mais je pense que l’appartenance à l’UE est une bonne chose », explique Florent, vingt et un ans, un étudiant qui a voté pour Marie-George Buffet au premier tour en 2007. « Les Verts, très pro-européens, sont clairs et crédibles sur ce sujet, alors que le PS s’est montré très divisé sur l’Europe depuis le référendum sur la Constitution européenne », explique Simon, trente-cinq ans, sociologue. Électeur socialiste, partisan du oui en 2005, celui-ci a déjà opté pour les Verts aux deux précédentes élections européennes. Olivia, comme de nombreux électeurs écologistes, met aussi au crédit de ces listes la clarté de leur position en faveur de l’entrée d’Ankara dans l’UE. « Ils sont les seuls à ouvrir franchement les portes de l’Europe à la Turquie », insiste-t-elle.

Cette « dimension européenne » revendiquée par les Verts importe d’autant plus à ces électeurs que l’UE leur paraît être l’échelon pertinent pour avoir prise sur les problèmes écologiques posés au niveau mondial. « Si cette question n’est pas traitée à l’échelle européenne, on ne pourra rien faire. Je n’ai pas confiance dans le Grenelle de l’environnement », explique Cécilia.

Un sentiment d’urgence attisé par la crise

La lutte contre le réchauffement climatique, la protection de l’environnement constituent « une priorité absolue » aux yeux de ces électeurs, au point de reléguer, pour certains, la question sociale à l’arrière-plan. Mais, pour la plupart, la crise économique mondiale nourrit la mise en cause d’un système qui détruit l’environnement au même rythme qu’il broie les êtres humains. « Pour moi, l’enjeu écologique doit impérativement s’articuler à l’enjeu social. La gauche est trop défaitiste, repliée sur des acquis à sauver, surtout avec la crise. Ce qui m’enthousiasme dans l’écologie, c’est la promesse d’un nouveau projet de société », poursuit Cécilia. Un « nouveau projet » qui peut prendre corps dans des changements de comportement individuel, complète Jérôme : « Dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, nous étions dans un monde futile, glorifiant le profit. La crise nous oblige à changer nos réflexes de consommation. » Le sentiment d’inquiétude cohabite avec un discours très volontariste : « La prise de conscience est en marche, veut croire Florent. Les habitudes, les valeurs sont en train de changer. De toute façon, nous n’avons pas le choix. »

Le système économique mondial, disent-ils aussi, doit être « réformé ». Une attente que les listes Europe Écologie ont su capter, en faisant de la promesse de « réguler les paradis fiscaux » un étendard parfaitement identifié et systématiquement cité par leurs électeurs. Cet affichage a permis de gommer, aux yeux de ceux-ci, les penchants libéraux de Daniel Cohn-Bendit. « Ils étaient clairs sur l’opposition à Barroso. Ils se sont engagés à ne pas soutenir les options libérales au Parlement européen », soutient Cécilia.

La prime au rassemblement

En réunissant un attelage hétéroclite de personnalités venues de différents horizons, les écologistes ont finalement su jouer sur le désir d’union fortement exprimé par l’électorat de gauche. « Ils ont su se mettre d’accord. Eva Joly, José Bové, Daniel Cohn-Bendit… C’est un trio de rebelles qui n’ont pas peur de bousculer le système », assure Jérôme. « Daniel Cohn-Bendit est plutôt libéral du point de vue économique, corrige Cécilia. Mais j’apprécie, chez José Bové, l’engagement altermondialiste, la désobéissance civile. Quant à Eva Joly, j’ai été séduite par son expertise et son engagement contre la délinquance financière. »

Tous, pourtant, continuent de se dire orphelins d’une gauche unie capable d’incarner une alternative crédible à la droite sarkozyenne. « J’ai été très déçue que la victoire du non de 2005 n’aboutisse pas à l’union autour d’un nouveau projet politique », regrette Cécilia. « Pour battre Sarkozy, il faudrait un PS en meilleur état, allié au Front de gauche et aux Verts », suggère Florent. « La seule solution, à gauche, c’est le rassemblement. Le PCF, le PS, les écologistes ont des valeurs communes de progrès. Ils devraient s’unir pour susciter une dynamique, un élan », dit aussi Jérôme. Comme Cécilia, il rêve d’un « large et authentique front de gauche ».

Rosa Moussaoui