Gaz de schiste: lobbying ou la parole aux citoyens?

Le gaz de schiste séduit encore…..
On croyait ce mirifique projet d’exploitation du gaz de schiste « enterré » (c’est une expression appropriée). Le président Hollande s’était engagé, dans son programme en 2012, à refuser toute exploitation, toute exploration visant à la production de gaz de schistes. Cette promesse reste valable mais on entend de tous bords, de droite comme de gauche, des voix s’élever pour prôner une approche nouvelle du problème. Il ya quelques jours, dans notre département du Val de Marne, visé par une demande de permis M. J. L. Laurent, maire du Kremlin Bicètre relançait le débat au nom de l’intérêt de l’approvisionnement énergétique de la France. Ou veut-on en venir ? Que signifie ce très actif lobbying ?
Il s’agit de relancer la recherche en prétendant promouvoir des méthodes plus « douces » de production, moins catastrophiques pour l’environnement que la fracturation hydraulique aujourd’hui pratiquée et très critiquée.
A droite François Fillon l’ancien Premier ministre UMP estime qu’il est « criminel » de s’interdire les recherches sur le gaz de schiste en France. Comme on lui demandait sur BFMTV-RMC s’il fallait revenir sur le moratoire interdisant toute exploration de cette source d’énergie, le député de Paris et candidat à la présidence de l’UMP a répondu : « Oui. La France ne peut pas continuer à avoir peur de tout. On est dans un pays où on a peur de l’étranger, du nucléaire, des OGM, du gaz de schiste… » AFP 13/11/2012
A la question L’exploitation des gaz de schiste, c’est une clé, selon vous ? François Coppé répond (interview au Journal du Dimanche (14/7/2013)
« Dès lors que les technologies sont maîtrisées, que l’environnement est préservé, le gaz de schiste peut être une perspective exceptionnelle de croissance, d’emploi et de savoir-faire technologique pour les trente années qui viennent. Mais ceci à trois conditions : investir massivement dans le domaine de la recherche pour sécuriser l’environnement, modifier de manière révolutionnaire le code minier pour que les propriétaires du sol ne soient plus les grands oubliés et puissent percevoir, ainsi que les collectivités locales, une partie des revenus, et, enfin, ne renoncer en rien aux autres sources d’énergie, nucléaire compris ».
Mais à gauche aussi des voix se font entendre qui soulignent les ressources énergétiques considérables que constituent les gaz de schistes et donc le potentiel de croissance énorme pour nos économies sous réserve d’améliorer les méthodes d’exploitation. Encore cette incidente ne semble souvent constituer qu’une précaution oratoire, un gage donné à tous ceux qu’inquiète l’impact environnemental de la méthode.
La tendance existe au PS même si de l’avis de beaucoup elle est minoritaire. Une dépêche d’AFP du 29/1/2014 dont Libération s’est fait l’écho précise la conception de Arnaud de Montebourg : « Le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg veut publier après les municipales un rapport défendant une nouvelle technique expérimentale «propre» d’exploitation des hydrocarbures de schiste, affirmait le Canard enchaîné mercredi.
Cette technique, déjà évoquée dans un rapport parlementaire fin 2013, consisterait à fracturer la roche contenant les hydrocarbures sans avoir recours à la technique utilisant de l’eau et des produits chimiques, interdite en France pour son risque environnemental.
Il s’agirait, selon le Canard Enchaîné, d’utiliser du «fluoropropane» (en réalité, de l’heptafluoropropane également connu sous le sigle de «non flammable propane», NFP, ndlr), une technologie «propre» proposée par la société américaine EcorpStim”
Bernard Thibault (ancien secrétaire général de la CGT) dans une interview le 15 septembre 2012 à JDD et Europe 1 déclare : « nous ne devons pas fermer la porte aux recherches dans le domaine de l’énergie, y compris pour les gaz de schiste. Investissons au moins pour explorer. S’il s’avère, à partir de recherches incontestables, pour des raisons environnementales ou de sécurité, qu’il n’est pas souhaitable d’extraire ces gaz, cela ne me pose pas de problème. Mais renoncer à l’exploration est un peu inquiétant. Nous allons finir, alors que notre pays a de véritables atouts énergétiques, par être de plus en plus dépendants dans ce domaine. »
On voit apparaitre les arguments majeurs de ceux qui sont favorables à l’exploitation
1/ Pourquoi s’interdire de faire des recherches ? Les résultats conditionneront les décisions à prendre et on pourra mettre en avant de nouvelles techniques d’exploitation.
2/Les gaz et huiles de schistes représentent une occasion exceptionnelle de donner à notre pays son indépendance énergétique, de faire baisser le prix de l’énergie et donc de rendre l »économie française compétitive. Refuser c’est prendre un gros retard etc.
Ces arguments ne tiennent pas. Pourquoi ?
En ce qui concerne les recherches. Il n’y a pas besoin de poser de nouveaux permis. La couche géologique favorable (Toarcien inférieur, formation dite des schistes cartons) est parfaitement connue. Elle a d’ailleurs été déjà exploitée là où elle affleure en Allemagne près de Stuttgart durant la seconde guerre mondiale et en France en Aveyron près de Séverac le Château jusqu’à la fin des années quarante par la SISBA (Société Industrielle des Schistes Bitumineux de l’Aveyron) une filiale de Pechiney.
Si on veut vraiment trouver de nouvelles techniques de fracturation qui soient plus respectueuses de l’environnement (pourquoi pas ?) ce n’est pas la multiplication des sondages qui ouvrira la voie. La mise au point de nouvelles techniques passe par des travaux de modélisation numérique et par des travaux expérimentaux en laboratoire et à l’échelle semi industrielle, pas par des sondages de reconnaissance.
Même si on trouvait une technique de remobilisation des hydrocarbures contenus dans ces schistes qui soit moins destructrice que celle utilisée actuellement aux USA (voir les images des paysages dévastées du Dakota du Nord) une question continuerait à poser problème : Les schistes noirs (schistes dits cartons) qui sont porteurs des hydrocarbures sont particulièrement riches en métaux lourds. Cela est connu depuis longtemps mais les défenseurs du projet gaz de schistes n’en parlent pas. Pourquoi ? Pourtant la chose est connue de longue date.
Durant la seconde guerre mondiale le Reich nazi manquait de matières premières. Un projet développé par le Commissariat du Reich pour les Matières Premières sous la direction d’un géologue Brockamp ayant rang de Hauptsturmbahnführer dans la SS proposa de récupérer le plomb et le zinc présents dans les schistes cartons que les allemands exploitaient déjà pour leurs hydrocarbures dans la région de Stuttgart. Une usine pilote fut même construite en 1944. Des raids de bombardiers américains l’empêchèrent d’entrer en production avant la fin de la guerre. La présence de métaux lourds en fortes concentrations dans ces schistes est réelle. Des travaux récents montrent qu’en plus du plomb et du zinc les schistes contiennent des teneurs anormalement élevées en chrome et en cadmium, un élément particulièrement dangereux pour l’environnement.
De cela ceux qui militent pour l’exploitation des schistes ne parlent absolument pas. Or il est difficile d’imaginer qu’il soit possible d’exploiter les shales porteurs d’hydrocarbures (gaz et huiles) sans entrainer en même temps une remobilisation importante des métaux et donc une pollution probable des nappes phréatiques et de surface. Pourquoi cet aspect n’est-il jamais évoqué ?
Autre problème qui nous concerne particulièrement à Champigny. La géothermie une source d’énergie non polluante et bon marché constitue dans notre ville une ressource intéressante pour le chauffage de grands ensembles (Mordacs, Bois l’Abbé) et on espère que ce type de chauffage puisse être développé au cours des prochaines années. L’eau chaude qui est exploitée provient d’une nappe localisée dans les calcaires d’une formation que les géologues appellent le Dogger qui est captée par forage vers 1.700m de profondeur. Les « schistes cartons » cible des exploitations de gaz ou huile de schistes se trouvent à environ 200m en dessous de la nappe utilisée en géothermie. Il y a un risque non négligeable que des fracturations (hydrauliques ou autres) dans la couche des schistes cartons ne se traduisent aussi par des perturbations importantes au niveau du Dogger (là ou se trouve le réservoir pour la géothermie) et donc ne perturbent le système existant.
Un argument très fréquemment mis en avant par les tenants de l’exploitation des gaz et huile de schiste c’est l’existence de réserves énormes (elles sont réelles) la possibilité donc d’acquérir l’indépendance énergétique et de ne plus dépendre d’approvisionnements plus ou moins fiables de l’étranger pour notre’économie. C’est la position défendue par le MEDEF. Le 23 avril 2013 Mme Parisot rappelait que pour certains secteurs comme la plasturgie, la chimie ou le caoutchouc la part de l’énergie (son coût) intervenait pour 61% dans la valeur ajoutée.. Elle ajoutait que renoncer au gaz de schiste serait une erreur dramatique (Le Monde 24 avril 2013). Finalement nous serions placés devant le dilemme : une énergie bon marché contre une pollution prolongée. Toujours à cette réunion du MEDEF en avril 2013 Mme Parisot a énuméré « l’impact de la révolution de gaz de schiste sur l’économie américaine (900 000 emplois d’ici à 2015, 2 000 milliards de dollars d’investissements d’ici à 2035, un avantage moyen de 930 dollars par an sur la facture des PME et des ménages…), et a insisté sur le risque que courrait la France à ne pas ouvrir le débat sur le sujet. « Nous avons un risque sur notre modèle social et nous risquons de passer à côté d’une manne extraordinaire sous nos pieds, ce serait une erreur dramatique », a-t-elle déclaré.
En réalité les choses ne sont pas aussi simples et certains spécialistes n’hésitent pas au sujet des gaz de schistes à parler d’escroquerie (Naffeez Mossadeq Ahmed dans le Monde Diplomatique de mars 2013). Il convient en effet d’être prudent. Certaines compagnies pétrolières ont tout intérêt à surestimer le rendement et les réserves de ce nouveau pactole. La surestimation de la productivité et des réserves présente en effet l’avantage de faire passer au second plan les effets désastreux sur l’environnement mais la productivité est-elle vraiment assurée ? Dans un article de la très sérieuse revue scientifique Nature un spécialiste David King, ancien conseiller du gouvernement britannique affirme que le rendement des puits baisserait de 60 à 90% au bout d’une année d’exploitation. Peut-on parler de rentabilité dans ce cas ? et ceci n’entraine-t-il pas la nécessité de forer sans arrêt de nouveaux puits à une cadence accélérée ? Un géologue ayant travaillé pour Amoco (avant sa fusion avec BP), M. Arthur Berman, se dit lui-même surpris par le rythme « incroyablement élevé » de l’épuisement des gisements. Evoquant le site d’Eagle Ford, au Texas — « la mère de tous les champs d’huile de schiste » —, il indique que « la baisse annuelle de la production dépasse les 42 % ». Pour s’assurer des résultats stables, les exploitants vont devoir forer « presque mille puits supplémentaires chaque année sur le même site. Soit une dépense de 10 à 12 milliards de dollars par an… Si on additionne tout cela, on en arrive au montant des sommes investies dans le sauvetage de l’industrie bancaire en 2008. Où est-ce qu’ils vont prendre tout cet argent ? dans « Shale gas will be the next bubble to pop. An interview with Arthur Berman »(Les gaz de schiste seront la prochaine bulle à éclater), Oilprice, 12 novembre 2012, http://oilprice.com/ cité dans l’article du Monde Diplomatique..
On comprend que les compagnies pétrolières soient pour beaucoup d’entre elles prudentes. L’exploration et l’extraction coûte en effet très cher et les compagnies doivent emprunter à tout va pour assurer le développement de la production. Il se crée ainsi une bulle financière énorme (certains spécialistes estiment qu’elle atteint déjà l’ampleur de celle de la grande crise financière de 2008. Déjà certaines compagnies (Chesapeake Energy) ont été contraintes de vendre une partie de leurs actifs pour couvrir les frais de leur dette et on est sans doute qu’au début de la crise.
Loin de présenter une solution pour une énergie bon marché l’exploitation du gaz de schiste peut s’avérer aussi désastreuse pour l’économie qu’elle est catastrophique pour l’environnement.
Et pourtant en France le lobbying continue mais la France n’est pas les USA. Le droit d’exploration et de mise en exploitation des richesses du sous-sol est fondamentalement différent. Aux USA pays de conquête le formule « the flag follows the pick », littéralement le drapeau suit le pic (de mineur) traduit le fait que les prospecteurs ont été des éléments importants de l’exploration du continent nord-américain, suivie par l’administration qui enregistrait leurs droits. En France nous avons hérité d’un vieux système remontant à la Rome et à la Grèce antique où c’est l’état qui est propriétaire du sous-sol (il s’agissait à l’époque pour l’état de contrôler la production de l’or et de l’argent et donc d’assurer son monopole de battre monnaie). Ce principe de propriété de l’état sur les ressources sous-sol a été réaffirmé par le code minier (loi impériale du 21/4/1810 modifiée par le décret du 16/8/1956 et actuellement cours de retoilettage).
En France la décision d’exploitation d’une ressource est donc une décision politique il est donc normal et nécessaire qu’elle fasse l’objet d’un débat ouvert ou tous les citoyens puissent s’exprimer en connaissance de cause aussi bien sur les aspects techniques que les impacts environnementaux et les implications financières ; Ce débat doit avoir lieu et c’est exactement l’inverse des manœuvres de lobbying à l’œuvre aujourd’hui.